Dans les roues de Bilook, militant cycliste, et des autres justiciers à vélo

Des cyclistes 2.0 font la loi dans les rues. Caméra embarquée sur le guidon ou le casque, ils traquent les incivilités sur la route et épinglent les coupables en vidéo sur les réseaux sociaux. De quoi attiser des tensions.

"Vous sortez ! C’est une piste cyclable monsieur !" La moto stationne sur la voie Georges-Pompidou à Paris. Furieux, le passager descend et menace : "On va sortir. Mais toi, refais ça encore une fois, avec ta caméra, et je te mets une grosse gifle dans ta gueule." Cette vidéo, postée sur Facebook par un cycliste qui se surnomme lui-même "le casse-couilles roulant", est symptomatique : le torchon brûle entre pro-vélo et pro-bagnole.

Marre de se compter parmi les premières victimes de la route ! Alors qu’ils ne sont responsables que de 4 % du trafic de la ville, les cyclistes représentent 10 % des accidents constatés. 230 d’entre eux, rassemblés sur une liste Twitter, s’arment désormais de GoPro pour filmer leurs trajets. Une mode venue de Grande-Bretagne. À coups de vidéos et de photos chocs, ils affichent les plaques d’immatriculation et les visages des fous du volant sur les réseaux sociaux. En plein Far West citadin, les automobilistes et motards pètent les plombs contre ces shérifs nouvelle génération. "Y a des embouteillages, j’ai un entretien, cassez-vous !", ordonne dans une vidéo un scootériste monté sur la piste cyclable et coincé par une bicyclette zélée, avant de lui rentrer dedans. Les cyclistes parlent, eux, simplement d’un moyen de défense.

Cohabitation difficile

Bilook le cycliste comptabilise 2 000 abonnés sur YouTube. Ce quadragénaire a créé sa chaîne en 2013, année durant laquelle il installe une caméra sur son vélo "comme vidéaste amateur". Sur son compte, on trouve des excursions urbaines… mais aussi des tutos ironiques de savoir-vivre destinés aux automobilistes et des vidéos de brouilles sur la route. Un Don Quichotte du guidon, caché sous pseudonyme ? "Loin de moi l’idée de chercher à faire justice. Je n’ai pas de religion du vélo, mais juste un ras-le-bol d’être mis en danger par certains."

Pour m’en rendre compte, je chevauche mon Vélib’ avec lui pendant une dizaine de kilomètres. Il faut avouer que ce n’est pas de tout repos. Les voitures se déportent sur le bas-côté. Un SUV garé sur le trottoir nous oblige à dévier. Les piétons traversent de façon imprévisible la piste cyclable. Un bolide nous dépasse à deux reprises à toute berzingue. "Il n’y a même pas un bras de distance entre lui et nous !", s’énerve Bilook, qui file comme une flèche avec son casque, sa visière et ses lunettes de sport. Derrière, je pédale dur.

@ Bruno Lus.

C’est une fois à destination, en sueur devant une eau gazeuse méritée, que Bilook me raconte : "J’utilise le vélo depuis les années 1990. Avant, c’était moins anxiogène. J’ai même dû faire une pause à cause de l’agressivité des conducteurs." Pour l’économiste et urbaniste Frédéric Héran, l’explication est simple : "Les véhicules motorisés ne sont plus dans le sens de l’histoire et cela les contrarie, alors que les cyclistes se sentent confortés dans leur pratique."

Bilook, lui, a une voiture. Ce cadre dans l’audiovisuel l’utilise pour les trajets en famille. "J’ai envie de partager la route, mais la cohabitation est difficile. Je pense qu’il faut dépolitiser l’enjeu", lâche-t-il entre deux bouffées de cigarette. Il reconnaît : piétons et vélos ont leur part de responsabilité. Mais sur sa chaîne comme ailleurs, bonne chance pour trouver une vidéo accusant un cycliste !

"Militant, pas justicier"

Jeter de l’huile sur le feu avec ses vidéos ? Certainement pas. Juste montrer la réalité. Dans la plus populaire – plus de 120 000 vues au compteur – Bilook fait la morale à un conducteur de camion garé sur la piste cyclable. Le ton monte. La caméra n’aide pas. Mais pour Bilook, "il n’y a aucune malice, seulement un manque de respect à déplorer".

Hugo, un ami pro-vélo de Bilook rencontré sur Twitter, nous a rejoints au bar. Il acquiesce : "Faire des vidéos, c’est un acte de résistance." Béret en arrière, l’étudiant volubile m’explique les différentes formes d’action : "Le 'one shot', c’est un coup de gueule, une séquence isolée. D’autres font des compilations de situations, du 'daily observation'. Bilook, par exemple, fait des 'lives' : des vidéos longues pendant lesquelles il parle."

Pour la spécialiste du droit à l’image Agnès Granchet, "il est interdit de poster la photo d’une personne sans son consentement, en vertu du respect à la vie privée". Les plaques minéralogiques ? "Une action pénale pour collecte de données personnelles par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite serait peut-être envisageable."

S’il garde pour l’instant ses vidéos privées, Hugo n’en est pas moins impliqué. "Je me reconnais militant, mais pas justicier. Je ne vais pas trop loin, même si je peux prendre une heure pour coller des stickers 'Je me gare où je veux et je vous emmerde' sur une cinquantaine de bagnoles." Et pas que : dans la scène coupée d’une de ses vidéos, il frappe le capot d’une voiture qui lui fait une méchante queue de poisson. En retour, des insultes de "bobo", "collabo" ou des "je te vois, je t’écrase" sur les réseaux sociaux.

Un jeu du chat et de la souris qui pourrait mal finir. "On se moque gentiment", pouffe Hugo avant de s’éclipser d’un coup de pédales.