Amputé des deux jambes, un alpiniste chinois a vaincu l'Everest

Après une série de tentatives infructueuses, Xia Boyu, alpiniste chinois amputé des deux jambes, vient de vaincre le plus haut sommet himalayen. Et s'il avait ressemblé un poil plus à Jake Gyllenhaal, c'est dans son histoire que les producteurs du film Everest auraient du puiser leur scénario.

"Il a atteint le sommet ce matin, avec sept autres membres de son expédition". Le ouf de soulagement a été poussé hier matin, relayé par la voix de Dawa Futi, sherpa de l'agence Imagine Trek and Expedition qui encadrait l'ascension. Après quatre tentatives aussi cruelles que difficiles, Xia Boyu, 69 ans, a enfin pu poser ses prothèses sur le toit du monde. 8 848 mètres de roche et de glace qu'il a bien failli ne jamais gravir...

Le 28 décembre dernier, le gouvernement népalais annonce une série de mesures visant à réduire le nombre d'accidents pour rendre la montagne plus sûre. Fini les expéditions en solitaire, fini aussi les rêves d'ascension pour les aveugles ou les personnes doublement amputées. Une décision finalement invalidée par la justice en raison de son caractère discriminatoire, rendant ainsi à Xia Boyu le droit de croire en son rêve.

Honneur et patrie

La première fois, c'était en 1975. Honnête footballeur professionnel dans le Qinghai, province située au nord-ouest de la République Populaire de Chine, Xia Boyu est alors sélectionné pour faire partie de l'équipe nationale d'alpinisme censée planter le drapeau national au sommet de l'Everest. Arrivée à 8 600 mètres d'altitude, l'expédition essuie une première tempête qui les force à camper sur un versent particulièrement exposé. Pris au piège, les alpinistes patientent durant trois jours interminables, épuisant toutes leurs ressources, avant de prendre la décision d'abandonner. La descente vers le camp de base n'en reste pas moins périlleuse et, suite à un accident évité de justesse, un membre de la cordée perd son sac à dos.

L'équipe est encore à 7 600 mètres quand une quatrième nuit glaciale s'annonce. Le thermomètre affiche -25°C et Xia Boyu décide de partager son sac de couchage avec son compagnon d'infortune. Ce n'est qu'une fois rentré au camp de base que les deux hommes découvrent l'étendue des dégâts. Le froid extrême ayant rendu leurs corps insensibles, ils ne sont rendus compte de rien mais leurs pieds sont noirs, gelés des orteils au talon, et l'amputation inévitable. Pour l'un comme pour l'autre.

Xia Boyu, au camp de base de l'Everest en 1975.

D'avalanche en tremblement de terre

Pour Xia, le destin s'acharne en 1996, lorsque les médecins lui découvrent un lymphome (une forme de cancer du sang, ndlr) et sont donc contraints de procéder à une nouvelle amputation, juste en dessous du genou cette fois. Touché mais pas coulé, le sexagénaire repart à zéro avec, bien au chaud dans un coin de sa tête, la volonté de prendre sa revanche sur cet impitoyable sommet une fois sa rééducation achevée. Xia se lève tous les matins à cinq heures, multiplie les exercices physiques, se met au ping-pong, parcourt 48 bornes à vélo pour gouter à nouveau aux joies de la grimpette sur une petite montagne près de chez lui, et nage dans des eaux glacées pour améliorer sa résistance au froid.

En 2014, il se sent enfin prêt et retourne au pied du géant des neiges pour en découdre. À peine arrivé au camp de base, il apprend que seize sherpas viennent de perdre la vie dans une gigantesque avalanche, mettant prématurément fin à la saison. Il retente sa chance l'année suivante, mais un violent tremblement de terre secoue la région et provoque une autre avalanche qui ravage le camp de base. Rien que sur l'Everest, le bilan chiffre à 22 victimes. Débordé, le gouvernement népalais met une nouvelle fois un terme à la saison pour concentrer ses forces sur d'autres fronts.

"Un défi du destin"

"Je crois en mes capacités et mon endurance. J'arriverais un jour au sommet. Un Japonais de 80 ans l'a fait, et un Néo-Zélandais amputé des deux pieds, tout comme moi, l'a également réussi...", avance Xia au printemps 2016. Le Néo-Zélandais en question se nomme Mark Inglis et était, jusqu'à hier matin, le seul double amputé à avoir accompli cet exploit en 2006. Une source d'inspiration évidente pour Boyu au moment d'entamer sa quatrième tentative. Le 13 mai 2016, à 12h45, le couperet tombe : trois personnes ont rallié le sommet peu avant 11h, mais Xia n'en fait pas partie. Épuisé, il a du jeter l'éponge à 200 mètres seulement du graal. Si le sort est capricieux, la montagne sait l'être aussi.

Mais au pays, l'écho de ce dernier échec est retentissant. Sur Weibo, l'équivalent de Twitter en Chine, plus de seize millions de personnes ont suivi son périple étape par étape et le considère déjà comme un héros national. "Escalader l'Everest est mon rêve. Je dois le réaliser. Cela représente aussi un défi personnel, un défi du destin", soufflait-il le mois dernier à un journaliste de l'AFP qui l'a rencontré à Katmandou avant sa cinquième et dernière ascension. La plus belle de toutes. Celle d'une vie.