Comment Dennis Rodman s'est invité au sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un

Il est l'homme que personne ne voulait inviter. Pourtant, si Trump et Kim Jong-un se sont serrés la pince aujourd'hui, c'est en partie grâce à Dennis Rodman. Et l'ancien lieutenant de Jordan aux Bulls, qui n'aurait raté ça pour rien au monde, s'est invité au sommet de Singapour grâce à l'industrie de la weed. Oui, vous avez bien lu...

"Une fois familiarisé avec la culture et la situation du pays, je m'y suis senti comme à la maison". Dennis Rodman n'a peur de rien, et surtout pas du ridicule. La Corée du Nord, l'ancien bras gauche de Michael Jordan aux Bulls de Chicago la connaît bien, ou plutôt son leader, le maréchal Kim Jong-un, qu'il a déjà rencontré plusieurs fois et qu'il qualifie "d'ami pour la vie". Mais avant de crier "Kamoulox !", il convient de poser sérieusement la question suivante : comment une histoire d'amitié - réelle ou fictive - a pu naître entre l'ancien mari de Carmen Electra et le leader de l'une des dictatures les plus fermées au monde ?

Le ver est dans le fruit

La réponse est à chercher en l'an 2000, lors d'une visite officielle de Madeleine Albright à Pyongyang. Alors secrétaire d'État de l'administration Clinton, elle n'était pas arrivée les mains vides et avait offert un ballon dédicacé par Michael Jordan à son hôte, Kim Jong-il, grand amateur de basketball qui a ensuite transmis le virus à son fils. Une passion que Kim Jong-un a pu dévorer librement pendant sa scolarité en Suisse, à Berne, où il a fréquenté deux établissements scolaires, l'un privé et l'autre public. À l'école internationale de Gümlingen, située à quelques mètres de l'ambassade nord-coréenne, l'adolescent était inscrit sous le pseudonyme de "Pak Chol" et était tout le temps accompagné d'un élève plus âgé appelé "Wang Chol". "Jusque sur le terrain de basket, comme l'a confié un ancien camarade de classe qui témoignait dans l'épisode d'Enquête exclusive intitulé Corée du Nord - USA : le bras de fer de tous les dangers diffusé dimanche dernier. Aujourd'hui, on se dit : 'ok, ça devait être son garde du corps'. {...} Dans son appartement, il y avait une chambre remplie uniquement d'objets liés au basket. Un maillot de Michael Jordan ou un ballon officiel de la NBA, par exemple. Je ne pense pas que ce soit possible d'aimer la NBA et de haïr à ce point les États-Unis..." Malheureusement oui, c'est tout à fait possible. Ça s'appelle la dissonance cognitive et, outre la grosse balle orange, c'est peut-être le principal point commun entre Dennis et Kim.

Leur premier rendez-vous remonte à février 2013, lorsque le premier répond à l'invitation du second pour disputer un match de basket à Pyongyang accompagné d'une partie de l'équipe des Harlem Globetrotters, devenant ainsi l'un des premiers Américains à rencontrer le nouvel homme fort du pays depuis la mort de son paternel en 2011. Rodman y est ensuite retourné en septembre de la même année, puis en 2014, cette fois-ci à la tête d'une délégation d'ancien joueurs NBA pour célébrer l'anniversaire du maréchal. Le tout saupoudré d'un "Happy Birthday" a capella, façon Marilyn Monroe face à JFK, entonné par celui que la NBA surnomme "The Worm" ("le ver de terre" en VF).

Fallait pas l'inviter...

Depuis, Rodman s'est autoproclamé "diplomate du basket" et multiplie les allers-retours, parfois en pleine crise aiguë entre les deux pays sur fond de ressortissants américains détenus par le régime nord-coréen. Ce qui explique aussi pourquoi, derrière cette trajectoire folle, l'ancienne star NBA se voit sincèrement comme l'homme providentiel, le seul capable de réconcilier l'inconciliable. Surtout qu'il peut se vanter - si tant est que ce soit enviable - d'être l'un des seuls à connaître personnellement les deux chefs d'État. Kim Jong-un, donc, mais aussi Trump, qu'il a côtoyé sur le tournage de Celebrity Apprentice, la version "célébrités sur le retour" de l'émission TV présentée par Trump, dont il s'était fait virer pour avoir mal orthographié le prénom de Melania Trump.

"À tous les Américains et au reste du monde, je suis honoré de pouvoir appeler le Président Trump 'mon ami'. C'est l'un des meilleurs négociateurs de tous les temps et j'ai hâte de le voir ajouter le succès de ce sommet de Singapour à sa collection"

D'ailleurs, en 2014, bien avant que Donald devienne le 45ème président des USA, Dennis avait déjà fait le forcing pour organiser une rencontre entre ses deux "bro". Refusée par Trump, qui s'était alors rué sur son compte Twitter pour endiguer la polémique.

"Ce fou de Dennis Rodman affirme que je veux aller en Corée du Nord avec lui. Nous n'en avons jamais discuté, aucun intérêt, c'est le dernier endroit sur Terre où j'aimerais aller"

"Dennis Rodman était bourré ou drogué (délirant) lorsqu'il a dit que je voulais aller en Corée du Nord avec lui. Content de l'avoir viré de The Apprentice !"

Un ami qui lui veut du bien, donc. Et lorsque son rêve devient enfin réalité, que le Président Trump s'apprête enfin à rencontrer le leader nord-coréen pour une poignée de main historique, aucun des deux n'a eu la bonne idée de convier le "diplomate du basket" à ce moment d'histoire partagé entre les deux pays. Qu'importe. Même s'il est aujourd'hui fauché comme les blés à cause de ses addictions (alcool, drogue, jeu, principalement) le "Worm" a de la ressource et dégote un sponsor pour lui payer son billet d'avion vers Singapour. Et, comme toujours avec Rodman, le sulfureux se mêle au comique.

"Maréchalnous voilà !"

Car l'heureux élu - qui, par la même occasion, s'offre une pub monstre dans le monde entier - se nomme PotCoin et ambitionne de devenir le Bitcoin du marché de la weed légale aux USA. Rien que ça. Un voyage "peace and love", que Dennis met en scène sur son compte Twitter avec sa casquette "Make America great again" et son t-shirt frappé du logo de la marque entouré par le message suivant : "La paix démarre à Singapour".

"Grâce à mon sponsor loyal qu'est PotCoin et mon équipe de Prince Marketing, je m'envole pour Singapour et ce sommet historique. J'apporterais tout le soutien dont ont besoin mes amis, Donald Trump et le maréchal Kim Jong-un"

"Je viens juste d'arriver à Singapour pour ce sommet historique ! J'ai hâte de voir le Président Trump réussir un incroyable succès qui bénéficiera au monde entier. Merci PotCoin pour avoir soutenu ma mission ! #paix #amour #SommetHistorique #Singapour #PrésidentTrump #MaréchalKimJongUn"

"Belle rencontre avec l'ancien conseiller en sécurité intérieure, Tom Bossert, aujourd'hui à Singapour. Nous avons eu une bonne conversation à propos de mon voyage à Pyongyang qui a ouvert des portes, sur le travail formidable abattu par le Président Trump et les résultats historiques qu'il a eus aujourd'hui.#MakeAmericaGreatAgain #USA"

S'il a bel et bien rencontré certains membres de la délégation américaine présents à Singapour, un porte-parole de la Maison Blanche a tenu à préciser au média CNET qu'il n'avait "aucun commentaire à faire sur le voyage privé de Dennis Rodman. Il n'est pas un représentant du gouvernement américain". Pourtant, c'est bien à lui que CNN a accordé le plus long temps de parole autour de ce sommet. Près d'un quart d'heure d'interview en direct, où Dennis allie folie et sincérité déconcertante en passant du rire aux larmes.

Morceaux choisis : "Je ne suis pas là pour l'argent. Je n'ai pas initié ça pour l'argent. La question n'est pas de savoir si Dennis Rodman est le plus grand homme au monde, celui qui réunit deux pays. Je pense que Trump a compris que le peuple nord-coréen a un cœur, qu'il a une âme, du charisme, et qu'ils s'aiment les uns les autres. Je ne veux pas entendre parler des considérations politiques, j'aimerais les voir disparaître... J'aimerais que l'on se réconcilie. Que l'on se serre la main, se sourit, et qu'on partage un verre d'ice tea. Je n'ai pas besoin de me soucier des histoires de guerre, parce que je n'y connais rien. Tout le reste doit être entre les mains de Donald Trump et celles de la Maison Blanche. Je ne suis pas impliqué là-dedans. Je suis juste heureux d'être ici, mec, et de voir tout le monde aussi ému que moi. Donald Trump doit recevoir tous les honneurs parce qu'il est sorti du bois pour rendre cela possible. Lorsque je suis rentré à la maison (après son séjour en 2014), j'ai reçu tellement de menaces de mort... J'ai joué les paratonnerres pour tout le monde. Mais j'ai su garder la tête haute, frère. Je savais que les choses changeraient. J'étais le seul à y croire". Au point d'offrir, lors de son dernier voyage en 2017, un exemplaire d'un bouquin de Trump à un officiel nord-coréen chargé de le remettre au "marshall" Kim Jong-un. Le titre ? The Art of the Deal. Putain de prophète.