Entretien avec Fabrice Gropaiz, un homme qui fait le tour du monde sur un skate électrique

Sportif de 48 ans, Fabrice Gropaiz est un habitué des défis un peu dingues. De 1996 à 1999, il avait déjà parcouru plusieurs continents en roller. Aujourd'hui, il remet ça, mais sur une planche. Parti le 26 mai de San Francisco, il veut être le premier à faire une boucle autour de la planète en skate électrique, mais prend le temps de répondre au téléphone en plein désert californien.

Fabrice Gropaiz, en monde selfie.

Salut Fabrice, pour commencer, comment est né le projet ?

En gros, c'est la continuité de mon tour du monde en roller. Mais en version 2.0. Vingt ans après, et alors que j'avais repris une vie plus normale, j'ai eu envie de me relancer dans une aventure. C'est une autre façon de vivre, plus de rencontres, plus de choses simples aussi. Et ça me permet aussi de voir comment les choses ont changé par rapport à il y a vingt ans.

C'est-à-dire ?

Aujourd'hui, même si les routes et les galères se ressemblent, je peux déjà vous dire que pas mal de choses ont changé. Avant, j'avais une carte routière. Aujourd'hui, j'ai un GPS, un téléphone portable, des réseaux sociaux et même un drone. Les années 2000, ça me semble être hier, mais quelque part c'est un autre monde. Pas mal de journaux avaient fait un article sur moi à l'époque et, voyager avec un site web, ça les avait intéressés. Alors que ce matin, par exemple, j'ai fait un live sur Facebook. Bref, c'est juste un autre monde.

Article datant de son tour du monde en roller.

Rassurez-nous, vous vous êtes un peu préparé ?

Oui, j'ai quand même fait un tour de France d'abord. 2200 kilomètres en tout. Et ça a bien marché. Un bon moyen de tester la machine. Je me suis notamment aperçu qu'il fallait renforcer les freins. Sur des grosses distances, ils souffrent. J'ai donc rajouté du freinage. Le skate électrique, ce n'est pas fait pour monter non plus. Des fois, il faut courir à côté pour le laisser se reposer. Si tu roules toute la journée, surtout que je suis dans le désert en ce moment, le skate tombe en panne à cause de la chaleur. C'est un peu un test grandeur nature que je fais en fait.

C'est à cause de la chaleur que vous partez tôt le matin ?

Oui, maintenant je me lève avant 4 heures du matin et je pars environ vers 4h30. C'est agréable le matin, c'est beau, il y a une belle lumière. Mais je pars à ce moment-là aussi parce que ça peut devenir dangereux. S'il fait 45 degrés à l'ombre, mais qu'il n'y a pas d'ombre - non, il n'y a pas d'ombre quand je roule - ça peut très vite mal tourner. 

L'itinéraire, ce sera quoi alors ?

Je ne peux pas partir trois ans d'affilée cette fois-ci, comme en 1996. J'ai deux filles maintenant. Donc je vais essayer de faire un continent par an. 2018, l'Amérique du Nord. 2019, l'Europe. Et 2020, l'Asie. J'espère arriver fin juillet à Miami, pour ensuite rejoindre Londres. Et puis, je vais faire Londres – Paris, où je devrais arriver début août.

Au final, il n'y a que l'Amérique du Sud que vous n'avez pas fait.

Exact. Mais pour mon tour du monde en roller, je n'avais pas prévu de faire l'Afrique. Du coup, c'est aussi possible que je fasse l'Amérique du Sud cette fois-ci. Le roller en Afrique, c'était vraiment extrême. Génial, même. J'avais fait du roller là où personne n'en avait fait avant. J'en ai fait au Kilimandjaro, sur les neiges. Ça ne marchait pas toujours. Parfois, il fallait sauter. Je suis aussi allé au Botswana, dans le désert, où j'ai notamment appris à faire du roller à un Massaï. C'était fabuleux. Donc pourquoi pas l'Amérique du Sud, hein.

L'itinéraire, à peu près, que veut suivre Fabrice.

Et pourquoi le skate électrique ?

Je ne saurais pas trop vous dire. L'idée m'a plu. C'est assez différent du roller, tout en lui ressemblant un peu. Et j'ai aimé ça. C'est aussi un nouveau moyen de locomotion, donc je trouvais ça intéressant.

Et l'objectif final, c'est quoi ?

C'est l'aventure. C'est aussi pas mal de rencontres. Vivre simplement. Manger, boire, quand j'en ai envie. Vivre intensément. Vivre le paradis et l'enfer dans la même journée. Mais je voulais aussi faire quelque chose que personne n'avait fait avant. Ce tour du monde en skate électrique, c'est une première.

L'enfer et le paradis, carrément.

Oui, des fois, il fait beau, la route est bien, il y a un peu de vent. Et puis, des fois, c'est l'horreur. Par exemple, hier en fin de journée (lundi 18 juin, ndlr), j'ai fait 150 kilomètres. Et à la fin, j'avais les doigts tout gonflés... Un mal de chien. En fait, les pieds ne bougent pas beaucoup sur le skate. Et, du coup, le sang reste au bout des pieds. Comme en hiver quand ça pique le bout des doigts. Les derniers kilomètres, c'est toujours les plus durs. La soif. La faim. Et puis Google Map qui t'envoie quelque part en te disant qu'il y a un restaurant plus loin, mais en fait le truc a fermé depuis cinq ans. Tous les jours, en fin de journée, il m'arrive quelque chose. J'ai crevé dernièrement. Ou encore une panne de batterie l'autre fois. J'ai dû marcher pendant huit kilomètres en tractant mon skate.

En parlant de galère. Quelle est la pire qui vous soit arrivée jusque-là ?

Dernièrement, la Highway 1 (célèbre route de Californie qui suit la côte pacifique, ndlr) a été fermée à cause d'un éboulement. On m'a donc envoyé dans les terres. Mais les terres ne sont pas vraiment prévues pour accueillir un skate électrique. Et je me suis retrouvé sur des collines, c'était plutôt beau. Mais après deux heures de skate : route fermée. Pas envie de faire demi-tour, alors je suis passé sous la barrière. Je n'avais plus d'eau, j'étais un peu paumé aussi. Et là, des taureaux. Je passe entre eux, sur un chemin en terre. Ils étaient quatre ou cinq et, visiblement, aussi surpris que moi. Vraiment impressionnant. Ça aurait pu être un peu chaud, ils auraient pu me charger. Et je suis finalement arrivé au village. Là, on m'a dit que plus d'un mec s'est perdu dans ce coin-là. Faut toujours faire gaffe.

Vous êtes tout seul tout le temps ?

Oui. Même si ma compagne, qui s'occupe aussi de mon site et de ma page Facebook, va venir une semaine ou deux en Floride. J'ai ma grande fille qui veut aussi faire Londres-Paris avec moi. Et ma petite fera peut-être trois ou quatre heures en vélo, vers Paris, pour qu'elle participe elle aussi.

Comment vous financez ces projets ?

Au début, je le finance moi-même. Le tour du monde en roller,  j'ai passé un an et demi sans sponsor. Je voulais d'abord partir, montrer ce que je pouvais faire et ensuite proposer quelque chose. Mais là, surprise, un sponsor, Vapexpo, m'a trouvé sur Facebook avant que je parte. Il a eu un coup de cœur et a voulu se greffer au projet. Tant mieux.

Sur la route, ça se passe comment ?

J'ai essayé d'éviter l'autoroute au maximum, surtout sur la côte ouest. Parce qu'il y a vraiment du gros trafic. Et je me suis donc vraiment paumé dans les champs là-bas. J'ai pas mal roulé sur de la terre. J'ai rencontré vraiment des routes horribles, pleines de trous. Et ça, ça tue le skate et la remorque. J'en suis déjà à sept crevaisons. Mais, en ce moment, je prends l'autoroute tous les jours. Là où je suis, je n'ai pas le choix. Elles ne sont pas vraiment grosses ici. Ça ressemblerait plutôt à une route nationale chez nous. Et puis je pars tôt le matin, donc pas grand monde. Je ne prends pas de risque, j'ai du fluo de partout. La police m'a déjà vue et elle ne m'a pas arrêté, donc je me dis que ça doit être bon.

Et vous dormez où ?

Chez l'habitant. Je me débrouille, je trouve des Airbnb parfois aussi. Hier par exemple (lundi 18 juin, nldr), je n'ai dormi qu'une heure. Sur une chaise. Dans une station-service. Une grande expérience.

On va dire que j'essaye d'aller d'une oasis à une autre oasis. Hier, c'était une bonne oasis parce qu'il y avait à manger. Mais rien pour dormir. Je vérifie toujours sur mes cartes, du jour au lendemain, si ça monte, s'il y a un hôtel, un restaurant.

Les Américains, quand ils vous voient arriver avec votre skate électrique et toutes vos batteries à recharger dans les restaurants, ils ne vous prennent pas pour un fou ?

Oh non, ils aiment bien ça. J'ai trouvé une communauté qui roulait en skate électrique. Ils ont fait un départ avec moi. Et on était quarante personnes. C'était assez exceptionnel. J'ai aussi retrouvé un mec que j'avais rencontré il y a vingt ans. C'est vraiment pour ce genre de rencontres que je fais ça.