Jacques Tuset nage de prison en prison, sans palme et toujours en slip de bain

Jacques Tuset, 54 ans, est un nageur à part. Pourquoi ? Parce qu'il visite régulièrement des îles-prisons et rejoint la terre ferme à la nage. Sans palme, sans combinaison, mais en slip de bain et pour la bonne cause. Il en a recensées plus d'une soixantaine sur Terre. Et pour le moment, il n'en est pas encore à la moitié. 

Partout où il passe, les regards le suivent. Certains le reconnaissent : "Je crois que c'est Jacques... quelque chose... Mais si, le mec des prisons là." Alors que d'autres apprécient simplement son look : un slip de bagnard, un bonnet de bain, des lunettes de natation et puis c'est tout. Quoiqu'il en soit, Jacques ne passe jamais inaperçu sur le défi de Monte-Cristo, une course de cinq kilomètres en eau libre rejoignant le château d'If à la plage du Roucas de Marseille.

Jacques est connu comme le loup blanc (et noir) ici.

Il faut dire qu'il fait partie des meubles ici : "J'étais là pour la première édition en 1999. On était vingt. Aujourd'hui (dimanche 24 juin, ndlr), on est plus de quatre mille. Et depuis j'ai fait la traversée au moins huit fois. J'adore cette course." Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, et à quelques heures du début de la course, il serre pas mal de mains, claque des bises à tout-va, discute, donne de précieux conseils, prend des photos. Aujourd'hui, il est là pour le plaisir.

L'eau, son médicament

Jeune, il passe toutes ses vacances d'été au Canet, pas loin de Perpignan. C'est là qu'il comprend son rapport particulier à l'eau : "Ma première traversée, c'était celle du port à huit ans : 800 bons mètres à la nage et ça m'a plu. Je me sens bien dans l'eau, j'aime vraiment ça." Et depuis, il nage autant qu'il le peut : "Quand je ne vais pas bien, mon médecin me dit toujours : va à la mer.

Sourire et soleil marseillais.

Aujourd'hui, il parle de plusieurs centaines de traversées à son actif - "pas loin de 400, je pense" - et trouve une bonne raison de nager en cours de route, peu après avoir entamé son histoire d'amour avec les îles-prisons. Histoire de joindre l'utile à l'agréable : "Un jour, un ami m'a appris que ses enfants étaient atteints d'une maladie génétique orpheline rare, la choroïdérémie. En gros, les filles sont porteuses et les garçons, eux, perdent la vue à l'adolescence. Et depuis ce jour, j'ai eu envie de nager pour eux." Plus précisément, il récolte des fonds pour l'association France Choroïdérémie.

Slip en eau froide

S'il en totalise aujourd'hui vingt-six, Jacques a commencé par les îles-prisons classiques : Alcatraz, le Château d'If de Marseille (rendu célèbre grâce à Alexandre Dumas et son "Comte de Monte-Cristo") ou encore Robben Island, la prison de Nelson Mandela. Et à chaque fois, la même niaque pour les enfants malades. Mais aussi la même soif de découverte : "Par exemple, après avoir rejoint Cape Town, en Afrique du Sud, un ancien prisonnier nous a fait un discours. Et il nous a dit : 'à vous voir, ça paraît tellement facile. Si on avait su, on aurait aussi appris à nager, nous aussi, pour pouvoir s'évader.' Et ça, ce sont des émotions qui te donnent envie de continuer.

Jacques et son fils, peu avant la course, restent à l'ombre pour ne pas prendre un coup de froid dans l'eau.

Autre prison, autre anecdote : à Alcatraz, il apprend que les prisonniers étaient les seuls au monde à prendre des douches à l'eau chaude. La raison ? "C'était pour que les prisonniers, s'ils cherchaient à s'évader, meurent de froid." Car la température de l'eau, c'est le premier défi de la nage en eau libre. La plupart des participants de ce défi de Monte-Cristo portent d'ailleurs une combinaison. Mais pas Jacques. Il sait que son corps, avec les années d'entraînement, s'habitue désormais tout seul : "Le corps a une bonne mémoire. Il suffit juste de savoir l'y habituer.

L'homme et la mer

Autre défi à surmonter en eau libre : la faune aquatique. À Marseille, au défi de Monte-Cristo, ce sont les méduses. Sur les îles du Salut en Guyane, ce sont les requins. Tout de suite moins drôle : "J'ai appris avant de nager qu'à l'époque, quand ils leur jetaient un cadavre à l'eau, les geôliers appelaient les requins avec une cloche pour les nourrir." Ambiance.

Jacques et la forêt de bonnets de bain.

D'Hawaï à Gibraltar, en passant par la Manche, la faune aquatique a en tout cas vu plus d'une fois voguer cette force de la nature. Capable de nager plus d'une dizaine d'heures d'affilée, Jacques assure que son mental est son plus grand allié : "Je dis souvent qu'avant de partir, je décroche mon cerveau. Et je nage. En mode automatique. Tant que mes bras tournent, je continue. Le mental ne s'arrête jamais. Le physique, si. Et puis, je nage pour une bonne cause. Donc je pense à eux aussi. Moi c'est dix heures de souffrance, les enfants c'est toute leur vie. Sur les longues traversées, je calcule beaucoup le temps et l'effort qu'il me reste à fournir. Parfois, je chante aussi dans ma tête. Seul avec la mer. Je regarde le paysage, les poissons au fond de l'eau, et je suis ailleurs. Nous, pédestres, ne sommes que des invités, des intrus dans l'eau, ce monde étranger. Mais moi, je me sens bien dans ce monde."

L'amour de l'eau

D'ailleurs, Jacques n'hésite pas à arrêter sa course s'il croise un morceau de plastique dans l'eau. Il le prend, le pose sur un bateau et repart. "Quand on aime quelque chose, on le respecte", explique-t-il. Avec son appareil photo waterproof, il fait également quelques pauses pour prendre des photos. Immortaliser le moment. Mais pas de quoi le retarder. Selon ses propres pronostics, il arrive toujours à Marseille en moins d'une heure et vingt minutes. Et cette fois-ci, encore, il ne s'est pas trompé : à peine plus d'une heure de nage.

À l'arrivée, il n'est presque pas essoufflé et prend le temps de nous saluer.

Sur la plage du Roucas, de nombreux participants sont déjà arrivés. Ils sont toujours en combinaison et grelottent, les lèvres bleutées. Au stand de ravitaillement, la queue s'agrandit de minutes en minutes. Au menu : eau, soda, banane et cake nature. Jacques Tuset, lui, est toujours en slip de bain rayé, blanc et noir. Il se réchauffe tranquillement au soleil. Il est arrivé quelques bonnes minutes après son fils, sauveteur en mer et nageur expérimenté. Comme quoi l'amour de l'eau, c'est héréditaire aussi.