Coralie Balmy : "Relâcher une tortue dans son milieu naturel, c'est comme une médaille olympique"

Double championne d'Europe de natation et médaillée de bronze aux JO de Londres, Coralie Balmy a quitté les bassins depuis 2016 pour se plonger dans la protection des tortues marines en mer Méditerranée. Entretien sans carapace à l'occasion d'une collaboration entre la marque aux trois bandes et l'association Parley dont elle est ambassadrice.

Qu'est-ce qui t'a poussé à te lancer dans cette reconversion aussi belle qu'originale ?

Je suis née en Martinique et j'ai grandi là-bas, donc j'ai très vite été dans l'océan et très vite sensibilisée à l'importance de la protection de l'environnement. D'autant plus que je fais beaucoup de plongée sous-marine aussi, donc j'ai pu constater l'augmentation des niveaux de pollution des mers et des rivières. C'est vraiment quelque chose qui me tenait à cœur d'agir dans ce sens. Du coup, depuis que j'ai arrêté de nager, je me suis lancé dans la protection des animaux marins et des océans. Et, plus particulièrement, je travaille dans un centre de soins pour les tortues marines en mer Méditerranée qui s'appelle le CESTMED (Centre d’Études et de Sauvegarde des Tortues Marines de Méditerranée, ndlr) au Grau-du-Roi.

Où tu as intégré l'équipe de soigneurs...

C'est ça. On récupère les tortues blessées, échouées ou capturées accidentellement dans les filets de pêche. On les soigne et on les relâche en mer. Malheureusement, on nous amène aussi beaucoup de spécimens morts. On a constaté une énorme augmentation du niveau de pollution car toutes les tortues, mortes ou vivantes, ont du plastique dans leur système digestif. Soit elles le rejettent en centre de soins, soit on le constate lors des autopsies. Je me suis donc engagée pour sensibiliser les gens à ne pas consommer du plastique à outrance - les plastiques à utilisation unique comme les couverts, les assiettes, etc... - à privilégier le cabas plutôt que le sac en plastique pour faire ses courses, à trier ses déchets, etc... On fait beaucoup d'opérations de sensibilisation de ce type. On étudie aussi l'évolution de la pollution en mer Méditerranée à travers les données recueillies sur les tortues marines dans le cadre d'un programme européen qui dure trois ans, à l'issue duquel on pourra estimer si la mer Méditerranée est plus ou moins propre.

C'est totalement nouveau pour toi ou c'est quelque chose que tu avais déjà expérimenté pendant ta carrière ?

Mon papa était vétérinaire. Il a fait un peu de tout : en cabinet pour les animaux domestiques, les consultations dans les élevages, et il faisait partie de la DSV (Direction des Services Vétérinaires, ndlr). Il intervenait un peu partout, mais pas sur la faune marine. Donc j'avais déjà assisté à ce genre d'interventions, mais, les tortues marines étant vraiment spécifiques, c'est quelque chose de tout nouveau pour moi et qui me correspond totalement. Même si je n'y suis pas "limitée" puisque j'ai aussi passé la formation pour les mammifères marins, dauphins, baleines, etc...

Et tu travailles avec ton père du coup ?

Non, toujours pas. Mais faudrait que je l'emmène voir mes tortues un jour...

C'est toi qui t'es rapprochée du CESTMED ou c'est eux qui ont fait appel à toi ?

J'ai arrêté ma carrière en août 2016 mais, à partir de janvier, j'ai écrit à plein d'associations de protection d'animaux marins, en Martinique ou à l'étranger. J'expliquais que j'avais dix ans d'équipe de France de natation derrière moi, donc que je n'avais pas eu le temps de faire de la pratique mais que j'avais déjà tous mes diplômes théoriques parce que j'ai suivi une formation d'assistante vétérinaire pour animaux sauvages par correspondance pendant ma carrière pro. La plupart m'a répondu que, comme je n'avais aucune expérience, ce n'était pas possible. Sauf le CESTMED, qui m'a dit : "OK, aucun problème, on t'accueille". Je me suis formée avec eux et ça m'a emmenée au Kenya, à Tahiti aussi pour un stage de cinq mois en bénévolat auprès des tortues, je pars en Grèce en juillet pour les tortues aussi, etc... Ça m'ouvre plein de portes, donc c'est génial.

Et désormais, à quoi ressemble ta journée type ?

Déjà, je me lève plus tard que lorsque je nageais. (rires). Je vais au centre de soins pour accueillir les bénévoles qui viennent nous aider tous les matins... C'est difficile de gérer l'humain, je me sens plus à l'aise avec les animaux.

C'est-à-dire ?

Les bénévoles sont des gens passionnés, engagés, qui nous soutiennent à 200%. Le problème, c'est qu'on a environ 400 personnes qui nous sollicitent et qu'on peut en accueillir que deux par jour. Ce qui engendre parfois des frustrations. Pour te donner une idée, on a un planning en ligne qui est plein jusque fin septembre ! Et il y a beaucoup de gens qui nous écrivent pour nous dire : "J'aimerais venir, comment faire pour me rendre utile ?" Donc faut jongler avec tout ça. On s'est vraiment fait surprendre par l'engouement suscité. On a même des gens qui planifient leurs vacances en fonction des disponibilités au centre de soins...

Tu penses qu'il y aussi un effet Coralie Balmy ?

Je ne sais pas. Si ça peut jouer, tant mieux, mais je ne me pose pas la question. Ce qui est vraiment appréciable, c'est que les gens me découvrent en tant que personne, qui je suis vraiment, plutôt que par rapport à ce que j'ai fait en tant qu'athlète.

La finalité de ton travail, c'est évidemment de relâcher les tortues dans leur milieu naturel. Concrètement, comment ça se passe ?

Déjà, on ne les relâche pas au bord à cause des filets de pêche statiques posés à 300 mètres des côtes. Parce que ce serait un peu bête qu'elles se prennent tout de suite dans ces filets. Du coup, on va au delà et on se met à l'eau avec elles pour les accompagner.

Ce qui t'offre un moment magique où tu peux combiner tes deux passions.

Pas au Grau-du-Roi, parce que la visibilité est vraiment très mauvaise. On ne voit pas à cinq mètres et on a vite fait de les perdre. Mais, autrement, peu importe où, dès qu'il y a des animaux marins à observer, admirer, je suis la première dans l'eau.

Et tu nages plus vite qu'une tortue ?

Ah non, pas du tout ! (rires) Si elle a décidé de partir, tu ne la revois plus. T'as beau avoir fait quinze ans de haut niveau, ça ne sert à rien.

Le plaisir de les voir retrouver leur milieu naturel, c'est l'équivalent d'une médaille olympique ?

Oui, d'autant plus lorsqu'on les a récupérées vraiment très amochées. Parce qu'il y en a qui restent plusieurs mois dans les bassins du centre, ce qui est assez lourd pour des animaux sauvages. Donc c'est vraiment une victoire quand on arrive à les relâcher et qu'on ne les revoit pas revenir au centre quelques mois plus tard. On les accompagne vraiment sur tous les soins, donc déjà, rien que de voir les progrès au quotidien, c'est incroyable. On se dit : "on a loupé un truc parce qu'elles se sont fait prendre, mais maintenant je peux participer à cette 'reconstruction', entre guillemets". De toute façon, l'humain est comme ça : il y en a qui abîment et d'autres qui reconstruisent. "Reconstruction" parce qu'on parle quand même d'une espèce qui est présente quasi depuis le temps des dinosaures. Et se dire qu'on contribue à la préservation d'une telle espèce, c'est juste incroyable. On ne se voit plus à l'échelle locale, mais à l'échelle internationale, voire planétaire.

Le centre ne recueille que des tortues ?

Oui. On a beaucoup d'appels pour des goélands, des mouettes, des hérissons même, mais on ne soigne que les tortues.

Quelle est la suite pour toi ? Ouvrir ton propre centre ?

C'est d'abord d'apporter toute cette expérience en Martinique, bien sûr. Ouvrir un centre là-bas ? Je ne sais pas, je tâte le terrain, je vois comment ça peut se passer... Paradoxalement, en Martinique, les gens ne sont pas tellement tournés vers la mer. Ils ne regardent pas trop sous l'eau. On va à la plage, on se baigne jusqu'à la taille et puis voilà, on s'arrête là parce qu'on est bien. Il faut donc amener les jeunes à... apprendre à nager, déjà, c'est la base. Ensuite, à mettre un masque et un tuba pour voir ce qu'il se passe en dessous et apprécier toute la beauté et la richesse du patrimoine environnemental qu'on a là-bas. Apprendre à l'aimer pour apprendre à mieux le protéger. De toute façon, pour moi, la finalité c'est d'en apprendre beaucoup et de rester sur le terrain pour pouvoir continuer à sensibiliser les gens du mieux possible. Essayer de vraiment couper le robinet à la source en expliquant pourquoi c'est important de jeter, de trier, de faire attention parce que les conséquences sont terribles et mettent des années à se réparer.

On peut donc dire que Coralie Balmy est pleinement épanouie ?

Oui, carrément, on peut le dire haut et fort ! Je suis chanceuse d'avoir pu trouver ce qui me correspond, de m'épanouir là-dedans et d'avoir autant d'opportunités pour pouvoir m'exprimer et toucher encore plus de gens avec le message qu'on véhicule. Surtout que, en parallèle, je suis guide en plongée sous-marine. Je n'ai jamais perdu le plaisir de nager, j'ai toujours autant besoin de me retrouver dans l'eau, mais c'est vrai que je redécouvre un peu le milieu aquatique d'une façon hyper constructive et complètement à l'opposé de ce que je faisais avant.