Entretien avec Lilou, double champion du monde de breakdance, qui revient sur ses vingt ans de carrière

Vingt ans de carrière, ça se fête. À cette occasion, Ali Ramdani (plus connu sous le pseudonyme de "Lilou" ou "B-boy Lilou") dévoile un site internet retraçant ses débuts sur le parvis de l'opéra de Lyon, jusqu'à ses deux titres de champion du monde, en passant par ses nombreux voyages pour promouvoir son art : le breakdance. Entretien avec l'un des membres fondateur du Pockemon Crew.

Vingt ans de danse... Raconte-nous un peu comment tout a commencé.

On parle de vingt ans de carrière, mais je pourrais même dire un peu plus. Je me souviens que j'avais six ou sept ans et que je dansais déjà un peu. Même à la maternelle... Mais je ne compte pas vraiment ces années-là parce que c'était juste de l'amusement. Bref, j'ai commencé plus sérieusement en 1997, il y avait un local qui était au cœur de mon quartier. J'allais souvent jouer au foot à côté avec les potes. Et tous les mercredis après-midi, on entendait de la musique : du hip-hop, du break... Un jour, je me décide à y jeter un coup d'oeil et j'ai vu qu'il y avait des mecs qui tournaient sur la tête. C'était fou. Je suis entré et j'ai dit que je voulais apprendre à en faire moi aussi. Un gars m'a dit de revenir le mercredi prochain. Je suis revenu et ça ne m'a jamais quitté. Ensuite, en 1998, j'ai commencé à aller pour la première fois sur le parvis de l'opéra de Lyon. C'était là-bas que ça se passait à l'époque : il y avait tous les breakeurs de la ville et de la périphérie qui y dansaient. J'y ai rencontré pleins de mecs et c'est notamment là que l'aventure avec le Pockemon Crew a commencé. Le début, c'était vraiment ça. 
 

Ses tout premiers pas de danse.

Quelles étaient vos références ? De quoi vous vous vous inspiriez ? 

À l'époque, il n'y avait pas internet et le break n'était pas encore connu du grand public, c'était juste un petit truc. On avait bien quelques VHS des États-Unis qui arrivaient jusqu'à Lyon, après escale à Paris, mais elles avaient toujours, au minimum, un an de retard. Mais voilà, c'était aussi un avantage : ça nous a permis de créer notre propre style. On était clairement des autodidactes. 

Dès le début, tu as senti que le breakdance était fait pour toi ?

Oui, complètement. Ce que j'ai kiffé, c'est que c'est vraiment un art qui est libre, un art où tu peux faire ce que tu veux, comme tu le veux. Et c'est ça que j'aimais bien. Moi je me sentais bien aussi parce qu'on était tout le temps entre potes, des mecs plus âgés que moi, et ils me disaient : "viens, on va à Marseille ou à Paris". Et donc moi, je suivais. C'était surtout du kif. Il n'y avait, à l'époque, aucun but professionnel, pas d'argent en jeu, pas de contrat. On te disait : "tu vas rencontrer tel mec ou tel danseur en battle" et puis c'était tout. Moi, je n'avais jamais connu ça. J'étais habitué à un environnement différent. Avant, je faisais du kung-fu et, au club, il fallait saluer des mecs, en kimono, des petits rituels de partout. Au break, rien du tout. Autodidacte de A à Z. La galère, mais aussi la bonne époque. 

Et justement, tes parents, comment ils vivaient tout ça ?

Ils n'étaient au courant de pas grand chose. Quand j'allais à Marseille, par exemple, je leur disais que je dormais chez un pote, alors que j'étais à 400 km de chez moi. On partait très souvent en train, en fraudant. On descendait aussi parfois en minibus qu'un centre social nous prêtait. Bref, on se débrouillait toujours. C'était l'aventure.
 

Les premiers voyages, les premiers délires.

À quel moment tu as senti que tu voulais en faire ta vie ?

Quand j'ai remporté la finale du Red Bull BC One (l'une des compétitions internationales de breakdance les plus reconnues, ndlr) en 2005. Je me suis dit à ce moment-là : y'a peut-être moyen de faire quelque chose. Mais même en 2003, quand on est devenu champions du monde avec le groupe, le Pockemon Crew, je voulais avoir mon bac et je ne pensais pas encore à devenir danseur professionnel. Je voulais faire plaisir à mes parents, leur prouver que je n'étais pas la peste de la famille.
 
Aujourd'hui, tu t'amuses encore ?
 
Oui, complètement. Même si je suis aujourd'hui professionnel, je continue à faire ça pour le kif. Et c'est ce que je continue de dire aux gens que je rencontre ou à mes élèves : tant que vous kiffez, dansez ! Si vous n'avez plus de kif, alors arrêtez. C'est ce que j'ai fait pour ma tournée internationale avec Madonna. À la fin, j'en avais marre. Et, au final, je me suis cassé.
 

Qu'est-ce qui ne t'a pas plu avec Madonna ? 

Ce n'est pas mon monde. Monter tous les soirs sur scène, faire le même spectacle, avec le même costume, les mêmes personnes... Je n'en pouvais plus et je ne trouvais plus de kif. Moi, je viens de la rue. Là, on est sur une belle scène, c'est super, mais je ne m'y retrouvais pas. Ce n'était plus moi, j'avais besoin de retrouver ce côté freestyle.

Mais c'était une belle expérience quand même, non ?

Ah oui ! C'était l'une des plus grandes expériences de ma vie. J'ai dansé à la mi-temps du Super Bowl, avec Madonna, tout le pays attendait ça, devant sa télé... C'était énorme. Mais après, voilà, je l'ai fait pendant dix mois et ça m'a suffi. 

Et ton corps après vingt ans de danse, il suit toujours ? 

Il subit... (rires) Un exemple : mes plus grosses blessures sont arrivées après la trentaine. Avant, j'étais une essence. Pas d'échauffement, je sautais de partout, sans m'échauffer. Maintenant, je suis un diesel. J'y vais tranquille, doucement. Mes articulations ramassent souvent. Après un gros entraînement, je le sens pendant trois ou quatre jours derrière.

Et tu fais du yoga ou des étirements particuliers pour t'entretenir ?

Non, pas de yoga. Mais oui, je m'étire bien plus qu'avant. Je ne fais toujours pas de musculation non plus. On va dire que je fais mes exercices de musculation via la danse. Je ne suis pas le mec qui va faire son footing le matin, avant de m'entraîner. Il y en a qui le font, pas moi. 

Au moins, tu fais plus attention à ton corps qu'avant ?

Oui, mais j'y ai toujours fait attention. Notre corps, c'est notre outil de travail. Donc si tu bouffes mal, ou que tu fais n'importe quoi, tu ne pourras pas danser le lendemain. Pour ce qui est de tous mes voyages et du décalage horaire, c'est vrai que mon horloge interne, elle est complètement déréglée. Je n'ai plus de fuseau horaire. Je bouge tellement entre l'Afrique, l'Asie, les États-Unis, l'Europe, que mon corps ne comprend plus.

Tu ne te caches pas d'être asthmatique, ça ne t'a jamais posé problème ? 

Il y a des mecs qui n'ont pas de jambes et qui dansent quand même. Moi je suis asthmatique et je fais juste plus attention à mon cardio. Mais voilà, ça n'a jamais été une excuse pour moi. 
 

Époque VHS.

Être un petit gabarit, ça aide, non ? 

Oui, c'est vrai que ça aide beaucoup. La majorité des danseurs sont petits. Je ne sais pas si on nous a coupé la croissance parce qu'on n'arrête pas de tourner sur la tête depuis l'adolescence, mais il doit y avoir une relation quelque part. Plus tu es grand, plus c'est difficile. Mais plus tu es grand et plus c'est beau, aussi. L'amplitude des mouvements, c'est autre chose quand tu es grand.

On se blesse souvent quand on fait du breakdance ?

Ça arrive pas mal, oui. Je me suis fait toutes les entorses possibles. Et là, je suis actuellement blessé au poignet.
 
Comment tu t'es fait ça ? 
 
Barbecue et coupe du monde avec des potes, on a voulu faire un peu de foot et je suis tombé. 
 
Rien à voir avec la danse, donc ?
 
(Rires) Non, pas là. Sinon, je me suis fait un déplacement de la clavicule, ou encore une entorse du genou, le tendon rotulien qui m'a presque lâché. Mais ma souplesse m'a sauvé. Ah, et oui, j'ai déjà dansé sur un clou en Indonésie. J'étais avec mon groupe et clac ! Cinq points de suture, je suis allé à l'hôpital là-bas. Bref, un spectacle à l'indonésienne mais ce n'était pas fait exprès, hein. Je n'ai pas fait comme les fakirs (rires). Même si j'aimerais bien tenter ça un jour.

L'évolution du breakdance depuis vingt ans, tu en penses quoi ? 

Ça a beaucoup changé depuis l'époque. C'est plus spectaculaire, ça va de plus en plus loin. Et puis, on voit du break de partout aujourd'hui. Même pour nous vendre une voiture ou un yaourt, il y a des mecs qui dansent. Donc, ça veut dire que ça plaît aux gens et que ça touche de plus en plus de personnes. Avant, c'était une danse de voyous et il fallait fouiller dans des cassettes vidéo pour en voir. 

Sur le tournage de StreetDance 2.

Et au niveau des nouveaux styles qui sont arrivés, t'en penses quoi ? 

Le break, c'est comme la mode : ça va, ça vient, mais le breakdance à l'état pur, il est toujours pareil. Il y a toujours la même base, même si le niveau augmente. Avant, on voyait un mec tourner sur une main et faire quatre tours, c'était un truc de fou. Là, aujourd'hui, on en fait vingt-sept et c'est normal.

Quel moment de ta carrière reste gravé dans ta mémoire ? 

Le Super Bowl, déjà. Mais je retiens plus intime comme souvenir : dernièrement, je suis allé au Cameroun parce que des danseurs locaux m'ont dit que ce serait cool si je passais dans leur quartier. C'était vraiment un trou, sans rire. Je leur dis que je prends mon avion le lendemain et qu'il faudra donc faire ça tôt le matin, qu'on ne perde pas de temps. Les mecs, ils sont venus me chercher en moto, moi et mes collègues. Et quand on est arrivé dans leur quartier - c'était un bidonville, genre pas de goudron - ils klaxonnaient de partout, tous les gamins couraient derrière nous... On aurait cru que j'étais le président. Et puis, tout au fond du quartier, sur un mur, à l'arrache, il y avait marqué à la peinture : "Welcome to B-boy Lilou.". Ça m'a touché de ouf ! Je ne m'y attendais pas et ils se sont pris la tête pour moi. Du coup, on a fait un freestyle devant le mur, dans le quartier, et ils étaient tous fous. Pour eux, c'était impensable de me rencontrer un jour et encore moins de me voir danser là où ils squattent.
 

Retour aux pyramides.

Du breakdance, il y en a partout sur Terre ? 

Oui, du Népal au Bangladesh, en passant par la forêt amazonienne, j'en ai vu de partout. En Iran aussi, en mode incognito avec Red Bull, j'ai rencontré des breakeurs. Certains avaient fait de la prison juste parce qu'ils étaient danseurs. Et de partout, même s'il ne lui appartient plus vraiment, le break vient toujours de la rue. Moi, par exemple, si je dois me préparer pour une compétition, je préfère m'entraîner dans la rue plutôt que dans une salle. À Lyon, on avait pourtant une salle climatisée à l'opéra, avec même une fontaine. Mais moi je préférais le parvis de l'opéra, au milieu des shlags.

C'est plus inspirant pour toi ?

Pour ma part, oui. Mon énergie vient de là. C'est chez moi le parvis de l'opéra, la rue.

J'ai cru comprendre qu'aujourd'hui, tu appréciais particulièrement de transmettre ta passion à la jeune génération...

Oui, clairement. Quand j'étais plus jeune, personne ne m'a rien appris. J'ai dû prendre un ou deux cours, et puis c'est tout. On a tout appris en autodidacte, en voyageant à l'époque. Mais je ne veux pas non plus brider la nouvelle génération. Je leur apprends les trucs de base et, après, j'essaye de les aider à trouver leur style. Je leur dis que je ne suis pas là pour leur apprendre à danser mais pour développer leur créativité, leur propre danse, leur propre style, à puiser au fond d'eux. 

Avec le Pockemon Crew.

Au Cameroun, par exemple, la danse hip-hop n'est pas très bien vue. Il n'y pas de carrière possible là-bas. Pas de battles, pas d'investisseurs... Un des danseurs camerounais que j'ai rencontré m'a raconté comment il se motivait. Il m'a dit : "Quand j'ai une baisse de motivation, je regarde les avions passer et je me dis qu'un jour, je serai dans l'un d'entre eux et que j'irai danser en Europe." Il te dit ça avec les larmes aux yeux, tout en sachant que ce sera très compliqué, voire impossible. Et là tu te dis qu'on est quand même ultra chanceux en France. On a quand même des bêtes davantages ! Tu veux aller à Paris ? Tu prends un Ouibus, ça va te coûter dix euros. Là-bas, c'est pas possible ça. Au Venezuela ou au Brésil, les mecs ils font deux jours de bus pour venir et peut-être perdre au premier tour.

Il y a un style pour chaque région du monde ? 

Oui, complètement. Les Sud-américains par exemple, c'est beaucoup de technique, ils sont très forts. L'Afrique du Sud, ils sont bons aussi, j'aime bien. En Europe de l'Est, ils sont plutôt basés sur des footworks. Les Coréens, c'est pareil. Et les plus freestyle, c'est les Français. Notre réputation, c'est d'être des casse-couilles. En même temps, on a appris le hip-hop comme ça. Quelle est la définition du mot battle ? Bataille, non ? On se bataille donc avec nos mouvements. Et ça n'enlève pas pour autant le respect que j'ai pour l'autre. Comme des boxeurs qui se mettent KO mais qui, derrière, vont finir par se saluer. En battle, je suis un bâtard. Je vais tout faire pour que tu perdes tes moyens. Et à la fin, on voit qui a gagné. Si c'est toi, je te serre la main.

Tu penses arrêter un jour le breakdance ? 

Même si je serais forcer d'arrêter un jour, je pense que je garderai toujours un pied dans le break. T'as besoin de rien pour faire du break. T'as juste besoin de ton corps et c'est parti. J'aimerais transmettre ça plus tard. Il faut aussi donner de l'espoir à la future génération. C'est toujours compliqué d'en vivre aujourd'hui. Mais c'est possible. J'ai des potes qui ont gagné des championnats du monde en groupe, et qui ont aussi un taf normal à côté. Mais, en même temps, c'est ça aussi le break. Un art qui vient de la rue. Et même s'il y avait une fédération ou quoi que ce soit dans le genre, ça perdrait un peu de son authenticité.