Guillaume Néry : "L'apnée, c'est l'harmonie, l'exploration et la liberté"

Trente ans après la sortie du Grand Bleu au cinéma, difficile de parler d'apnée sans citer Luc Besson, Jacques Mayol et Enzo Maiorca. Pourtant, la relève est là depuis quelque temps : Guillaume Néry, qui a battu plusieurs records du monde, et aujourd'hui vidéaste de talent, en est le meilleur ambassadeur. Entretien avec le nouvel homme poisson.

Pourquoi d'après toi, le Grand Bleu est encore autant lié à l'apnée, trente ans après sa sortie au cinéma ?

L'apnée a énormément évolué depuis le Grand Bleu. Mais le Grand Bleu fait partie de la légende de l'apnée. Ce film fait partie de son histoire, tout simplement. Et puis, trente ans, ce n'est pas si vieux, non plus. Je crois que ce sera incontournable pendant encore un bon bout de temps. D'avoir toujours cette référence là, c'est la preuve que ce film a marqué une génération. Peut-être que dans vingt ans, ça changera ? Mais moi, je pense que ce sera toujours un mythe. Et c'est très bien comme ça.

Après ton accident en 2015 (Guillaume Néry a fait une syncope en plongeant accidentellement à 139 mètres de profondeur, ndlr), tu as décidé d'arrêter la compétition pour te lancer dans la réalisation de films liés à l'apnée. C'est la vocation de ce sport aujourd'hui : devenir un art ? 

Je pense que l'apnée a plusieurs composantes : longtemps, elle n'a existé qu'au travers du record. Du côté surhomme qui va aller défier les limites du corps humain. Et puis en fait, ça évolue. Comme tous les sports. La dimension compétitive existe toujours, il y a toujours des records de battus, de plus en plus de compétitions de partout... Même si c'est de plus en plus compliqué aujourd'hui, parce qu'il faut aller de plus en plus profond. 

Mais c'est vrai qu'il y a aussi une autre dimension qui s'est ouverte à l'apnée. C'est aujourd'hui également un art de vivre. Un peu comme les freeriders dans le monde du ski. Il y a une dimension artistique en gros. Je pense que les gens sont de plus en plus attirés par les activités simples, qui nous reconnectent à la nature et qui sont belles. Des activités belles à filmer et à regarder. Qui se rapprochent de l'art donc. Ces activités t'amènent à une meilleure hygiène de vie aussi. L'apnée, dans sa relation avec l'eau et l'océan, incarne parfaitement cette direction qui est prise. Et du coup, ça intéresse de plus en plus de gens.

Tu es surpris par cet intérêt ? 

Notre première vidéo en 2010, au moment du grand boom des réseaux sociaux, c'est vrai que sans trop faire exprès, on a profité de cette nouvelle culture du partage et c'était assez surprenant au début. Et puis comme on était là depuis le début, les gens se sont habitués à nous. On n'est plus les seuls aujourd'hui et ça contribue à ce que notre passion passe assez vite à de nouvelles personnes pas forcément sensibles au monde de l'eau, de la mer. Et aujourd'hui, c'est la plus belle des récompenses pour nous quand quelqu'un nous dit qu'il ne connaissait pas notre sport et qu'il s'est mis à suivre l'apnée après avoir vu nos vidéos. Quand je dis "nous" j'associe toujours Julie, ma compagne qui filme, réalise et collabore à toutes nos vidéos.

Même Beyoncé s'est associée à vous pour un clip vidéo. C'est un truc de fou, non ?

On ne sait pas trop comment elle s'est greffée sur le projet, mais à la base on a fait un clip pour Naughty Boy, chanté par Arrow Benjamin. Et puis, une fois que le clip a été monté et qu'il était prêt à sortir, la publication a été stoppée. Beyoncé a dit qu'elle était intéressée pour se greffer au projet. Et on a appris, ensuite sur Facebook, qu'effectivement elle avait chanté dessus. Oui, c'est fou de se retrouver associer à Beyoncé.

Comment tu expliques que ce soit à la mode l'apnée ?

C'est multifactoriel. La technologie permet de se filmer sous l'eau plus facilement et plus on s'habitue à des images sous-marines, plus ça donne des idées à pleins de gens. On est emporté dans ce flot. On y a contribué avec nos premières vidéos, plutôt décalées par rapport à ce qu'on pouvait voir alors. Bref, c'est une tendance aujourd'hui et c'est tant mieux. Même le dernier Oscar a été décerné à un film qui se passe sous l'eau (La Forme de l'eau de Guillermo del Toro, ndlr)...

Tu penses que c'est pour le côté esthétique que les images sous-marines marchent autant aujourd'hui ? 

Oui, certainement. Il y a de plus en plus de clips, vidéos, films qui se passent sous l'eau. Ils utilisent l'eau pour montrer l'humain dans une autre dimension, pour montrer sa légèreté. Il faut espérer qu'il n'y en ait pas trop non plus, parce que ça risque de devenir banal à un moment donné. Mais bon, c'est plutôt bon à prendre pour nous. Ça nous amène, nous qui avons commencé il y a un certain temps, à devenir plus créatifs. Quand les tendances commencent, c'est facile d'être créatif. Il suffisait de faire un truc sous l'eau. Mais aujourd'hui, on en voit de plus en plus : des plongeurs sans masque, qui marchent ou courent sous l'eau. Essayer de proposer quelque chose de différent à chaque fois, c'est pas évident. On ne sort pas des films tous les mois non plus, justement pour garder cette rareté.

Et tu as des projets en ce moment ?

Oui, c'est un projet que j'ai en tête depuis quelques années. C'est un court-métrage, comme on a l''habitude de le faire. On a commencé l'année dernière et on a terminé les images au début du mois de juillet. Ça s'appelle : "One breath around the world" et j'ai commencé à pas mal en parler autour de moi, sur les réseaux sociaux.

Qu'est ce que c'est exactement alors ?

C'est un projet photo (un livre) et un projet vidéo à la fois. L'histoire, c'est une odyssée sous-marine, comme une seule et unique plongée au travers de plusieurs endroits emblématiques. Des endroits, sous l'eau, qui m'ont toujours fait rêver. Montrer aussi ce qui caractérise la vie sous l'eau. Je voulais montrer l'eau douce, les algues, l'eau sous la forme de glace, des cachalots, des poissons, ou encore des humains qui ont toujours vécu sous l'eau. Les "Bajau" par exemple, ces chasseurs philippins avec des fusils en bois et des vieilles lunettes, c'est magnifique à regarder. Ce sera donc une odyssée, un voyage onirique, où je rend compte de toutes les mers, océans et eaux du monde. Je n'ai pas fait un documentaire, je n'ai pas envie que l'on sache exactement où ça se trouve. On le saura dans le générique, mais dans le déroulé je veux qu'on ait l'impression que je me trouve dans une planète immergée et que je fais un grand voyage sous l'eau, de Nice à Nice.

Aujourd'hui, ça fait trois ans que tu as arrêté la compétition. Mais on t'a vu replonger au début du mois de juillet. Ça t'avait manqué ? 

J'ai décidé d'arrêter en 2015 parce que j'ai toujours été animé par la quête du record du monde et ça m'a un peu quitté après mon accident. Avant, je pratiquais la compétition dans cette optique. Pas pour terminer premier. Mais pour dépasser mes limites. Et puis, au printemps dernier, je me suis dit que je n'étais pas contre revenir un peu, pour le côté amical de l'apnée. Car les plongeurs, c'est une véritable famille et je voulais aussi leur amener ma vision, ma philosophie au travers de mes plongées. Et c'est pour ça que j'ai voulu replonger à Nice.

Pourquoi cette compétition en particulier ?

Parce que c'est une compétition que j'ai créé en 2009, le Nice Abyss Contest, organisée par mon club et je trouvais que c'était une belle occasion pour revenir. Je ne voulais pas revenir en faisant un truc classique, normal. J'ai toujours voulu être un peu en marge, proposer quelque chose de différent. Et donc là, cette année, j'ai voulu faire cette expérience : une immersion la plus naturelle possible : en maillot de bain. Ça m'est venu un peu par hasard, au printemps, après une balade en paddle. Des copains qui étaient en train de plonger me proposent de les suivre, comme ça. Je me suis dis : pourquoi pas ? J'ai ventilé un peu et je suis descendu à soixante mètres, juste avec un masque, en mode plagiste. Et j'ai eu l'impression de découvrir autre chose, c'était génial ! Plus de vingt ans après avoir commencé cette activité, j'aime me dire que j'ai encore des portes à ouvrir et de nouvelles sensations à ressentir. 

Tu as ressenti quoi exactement ?

Une exposition au froid intense, même si je connaissais déjà ça. Tout l'hiver je me baigne en eau froide. Cet hiver, en Finlande, après un tournage, j'ai plongé dans une eau à deux degrés. Mais là, j'ai surtout adoré ce que ça demandait comme concentration et comment, par la respiration, par le contrôle mental, j'ai pu arriver à ce qu'une sensation d'étouffement, de souffrance puisse devenir une expérience presque spirituelle

C'est plus mental que physique l'apnée ?

C'est les deux à la fois. Le corps c'est ton véhicule. Si ton corps n'est pas prêt, tu ne descends pas à 100 mètres. C'est un raccourci de dire que c'est plus mental que physique. Mais il est vrai que le physique, seul, ne suffit pas. Moi, ce qui m'a permis, je crois, de descendre à 105 mètre cette fois-ci, en maillot de bain, c'est clairement la dimension mentale. La bonne approche, le contrôle sur soit qui permet au corps de ne pas s'emballer. C'est un seul et même tout, en fait : corps et mental ensemble. Ce défi des 105 mètres en maillot de bain, ça m'a permis de revoir la profondeur avec fraîcheur. Comme si je redécouvrais à nouveau l'apnée, le Grand Bleu. J'y ai participé comme un débutant, c'était assez extraordinaire. J'ai envie à nouveau, de temps en temps, de participer à ce genre de compétition mais faut toujours qu'il y ait ce plaisir là et qu'il y ait cette notion d'expérience. J'en ai rien à faire de gagner, mais je voulais vivre une expérience. Et c'est ce qui s'est passé.

Tu n'as pas eu d'appréhension après ton accident ?

J'ai su identifier ce qu'il s'était passé ce jour-là, quel avait été le problème. Ça ne dépendait pas de moi, c'était clairement un accident avec des causes identifiables. Donc après, il faut être lucide. L'apnée reste une activité extérieure, dans un environnement extrême et je ne suis pas en train de faire du ping-pong. Donc oui, il y a une part de risque. Il faut juste le maîtriser, le contrôler, l'accepter et le minimiser.

Comment tu décrirais l'ivresse des profondeurs ?

Pour moi, c'est trois choses à la fois. Il y a d'abord l'exploration : on va dans l'inconnu géographique. C'est pour ça que j'ai commencé à me mettre à l'apnée, d'ailleurs. Et puis, il y a aussi l'exploration du corps humain. Comment mon corps et mon mental vont gérer ça ? Comment, par ma préparation, je peux rester maître de moi-même ? Deuxième dimension : l'harmonie. On ne peut pas descendre sous l'eau en conquérant, ça ne marche pas en apnée. Il faut avoir une certaine humilité. Il faut arriver à rechercher cette communion avec l'eau. C'est le seul moyen de se sentir bien en profondeur, alors que l'environnement est hostile. À plus de 100 mètres, il fait froid, il n'y a pas de lumière, il y a une grande pression. Et pourtant, en bas, je me sens bien, parce que je suis dans de bonnes dispositions. Je ne suis pas plus fort que la nature, j'essaye juste de trouver ma place. Quand je dis que j'ai réussi une apnée, c'est quand j'ai réussi à ressentir ça. Ce n'est pas un chiffre, une apnée réussie. C'est une émotion.

Et enfin troisième dimension : la liberté. Ce sentiment quand on glisse dans les profondeurs... On est constamment plaqué au sol, en tant qu'humain, soumis à la gravité. Et quand on va dans l'eau, on a l'impression de voler, de flotter et d'évoluer dans toutes les dimensions de l'espace. Pour moi, c'est vraiment le premier sentiment qu'on ressent sous l'eau, après la crainte. On peut aller à gauche, à droite, en haut, en bas... De partout. C'est un peu le rêve de l'homme de voler, non ?