Les secrets de Clémence Calvin pour concilier vie de maman et sport de haut niveau

Une grossesse dans une carrière sportive est souvent perçue comme un frein, Clémence Calvin, vice Championne d'Europe de Marathon, nous prouve le contraire.

Pour sa première sur marathon, Clémence Calvin a obtenu la médaille d’argent aux Championnats d’Europe d’athlétisme de Berlin, le 12 août dernier. Une performance hors du commun, d’autant plus qu’elle a accouché de son premier enfant, Zaccaria, 18 mois auparavant. 

Konbini : Comment avez-vous fait pour concilier votre préparation marathon avec votre vie de jeune maman ?

Clémence : Jusqu’en novembre 2017, nous n’avons pas fait gardé Zaccaria, qui est né en mars 2017. C’était fatiguant car il était allaité. Avec Samir, mon conjoint et entraîneur (Samir Dahmani est également athlète de 800 et 1500m, ndlr), nous avons progressivement commencé à le laisser à garder les matins, puis deux après-midis par semaine à partir de ses 1 an. En revanche, quand je suis entrée dans la prépa marathon, j’ai dû lâcher. Mais il y a eu des étapes à franchir avant de le laisser à garder, comme le fait qu’il marche et l’acquisition du langage. Je sais qu’il y en a qui ne peuvent pas faire autrement. Mais dans le sens où je pouvais me le permettre, je n’ai pas hésité. Puis j’ai pu profiter de lui à fond !

©KMSP

K : Vous avez pu prendre du recul sur votre vie d’athlète…

C : J’ai toujours considéré l’athlétisme comme un hobby, je me suis laissée porter par l’athlé. Je n’avais pas vraiment dans la tête d’un jour faire les Jeux Olympiques. C’est devenu un objectif uniquement lorsque j’ai constaté que j’avais les résultats pour le faire. Ça n’a jamais été un rêve, dans le sens où c’est désormais un objectif. L’athlétisme s’est imposé au fil du temps, et ma vie s’est organisée autour, mais je n’ai jamais perdu pied. J’ai toujours été actrice de ma vie de femme. Par exemple, je n’ai jamais laissé tomber les études. J’ai fait une licence d’éco qui ne me plaisait pas, une année blanche, puis j’ai trouvé ma voie en psychomotricité. Je ne me suis pas dit : je vais me consacrer à l’athlé à 100% car je ne trouve pas ma voie. Dans mon esprit, ça ne s’est jamais présenté comme ça.

K : On entend plus généralement « je ne peux plus faire ça, j’ai un enfant maintenant » alors que pour vous, c’est le contraire.

C : Il y a quelque temps j’étais avec une journaliste au téléphone qui m’a rétorqué de manière un peu agressive : « ça prend du temps un enfant quand même ! ». C’est vrai, surtout pour une femme, qui est généralement plus sollicitée, donc il peut y avoir des frustrations. Mais je ne le vis pas comme ça.

K : Au final, votre fils n’a-t-il pas été une source de réussite sportive ?

C : Si. Zaccaria m’allège l’esprit. Je suis épanouie avec lui. Il ne me manque plus rien pour être performante : j’ai une profession que j’aime, une famille, un enfant. J’ai les bases, et le sport peut s’ériger comme il le faut. Avant d’avoir mon enfant, j’avais réussi à gérer le stress avant la compétition, mais pas celui avant l’entrainement. Je ne vivais pas mon quotidien de manière très détendue. Avant les grosses séances, je restais allongée, j’attendais… Maintenant, mon fils se réveille à 8h, et jusqu’à 10h, je suis occupée. Et cela ne m’empêche pas de faire de bonnes séances. On peut croire que j’ai moins d’énergie car j’en ai déjà dépensé, mais non. Psychologiquement, je suis bien. Je dégage des hormones de plaisir, et je ne calcule pas. Les choses sont plus légères. Avoir un enfant, ça use de l’énergie, mais c’est de l’énergie énergisante. Ça te vide, mais ça te remplit.

k : Vous n’avez pas connu de moments difficiles dans la gestion de votre prépa en tant que maman ?

C : Sur la fin de la prépa, j’ai senti que ça m’avait porté un peu préjudice, sur le sommeil notamment. Que ce soit pour les siestes ou les nuits. Car il fait des nuits de 21h à 7h30, mais il se réveille 2 fois ! Malheureusement pour Samir, il s’est blessé sur la fin de la prépa à la mi-juillet. Il a donc pris le relais. C’est vrai que lorsqu’on a un manque de sommeil en prépa, on se rend compte de ce qu’une sortie longue, par exemple, pompe comme énergie. Lorsqu’on travaille et qu’on a une nuit difficile, on peut gérer. Mais l’entraînement, et l’enchaînement des entraînements, c’est beaucoup plus compliqué. Heureusement que Samir est mon entraîneur, car nous discutions beaucoup. On a pas peur de réduire le volume quand ça ne va pas.

© Guillaume Depasse

K : Pendant votre grossesse, avez-vous continué à faire du sport ?

C : Je continuais à courir régulièrement, même si j’avais des semaines très remplies. Je faisais mon stage et rédigeais mon mémoire, tout en ayant quelques cours pratiques (Clémence a été diplômé d’un master en psychomotricité en 2017, ndlr). Mais j’allais courir jusqu’au 5e mois, environ 4 fois par semaines, sur des allures très faible. Pas parce qu’une femme enceinte ne peut pas faire de cardio, des études ont prouvé que l’on pouvait le faire, et Paula Radcliffe continuait à faire des côtes la veille d’accoucher ! Mais je n’en faisais pas car je ne me sentais pas prête mentalement. J’ai fait également du vélo d’appartement jusqu’à l’avant-veille de mon accouchement.

K : Et après avoir accouché ?

C : J’ai suivi les conseils de reprise, notamment sur la rééducation du périnée. On peut commencer le jour même, ce que j’ai fait. J’ai réalisé les exercices de rééducation pendant deux semaines. J’ai ensuite repris doucement avec de la marche, et cinq jours après j’ai fait 800m de marche, avec mon bébé en écharpe. Mes jambes l’ont bien senti ! L’aller c’était ok, mais le retour était plus compliqué. Mon premier footing, c’était un mois après. J’ai commencé avec 10 minutes, puis j’ai alterné 10 min de course / 5 minutes de marches. Depuis le 10e jour après l’accouchement, j’ai commencé à faire du renforcement musculaire - presse pour les jambes, gainage… Je n’ai fait que du footing jusqu’à juillet 2017, puis j’ai commencé à faire des exercices dynamiques : montées de genoux etc. Fin août, j’ai attaqué le fractionné, progressivement. Après l’allaitement, je suis allée faire un premier séjour en altitude à Font-Romeu, et on a commencé à faire garder Zaccaria. Puis l’entrainement s’est bien intensifié jusqu’en mars 2018, où j’ai commencé à faire du bi-quotidien.

K : Concernant le marathon, comment avez-vous eu l’opportunité de courir celui des Championnats d’Europe ?

C : J’avais comme objectif initial de faire les championnats du monde de semi-marathon, fin mars 2018. Mais je ne savais pas comment allait évoluer ma reprise après ma grossesse. En novembre 2017, j’ai pris la décision de bloquer la date et d’y aller. J’ai fait une belle performance, 1 h 11 min 51 s avec des conditions difficiles, et 5e européenne. Medhi Baala, directeur de la performance à la FFA, était présent ce jour là à Valence, et m’a félicité pour cette performance. Ensuite, on a relancé le sujet du marathon avec Mehdi au détour d’une conversation anodine, et il m’a proposé de faire le marathon des Championnats d’Europe. J’ai dit « pourquoi pas ! ». Il a regardé s’il était possible qu’une athlète sans aucune référence sur marathon puisse représenter la France aux Championnats d’Europe, en a parlé à la DTN, et m’a donné le go. C’était un pari, qui a d’ailleurs été critiqué par beaucoup de personnes.

K : Se lancer sur une nouvelle distance, qui plus est le marathon, n’a pas été trop stressant ?

C : À la base, je ne voulais pas faire un marathon dès l’été 2018, mais plutôt à l’automne. Ce qui m’aurait laissé le temps de revenir sur 10000 m (Clémence a été vice-championne d’Europe sur 10000m en 2014, ndlr), une distance que je connaissais, puis de me lancer sur une prépa marathon. Mais j’ai eu l’opportunité de faire celui des Championnats d’Europe, et je me le suis lancée sans filet. J’avais confiance en moi, et en Samir. C’était sa première également en tant qu’entraîneur sur marathon, mais ça n’a pas été un handicap dans le sens où il a adapté la prépa à mon profil. Celui d’une coureuse de 10000 m, avec une qualité musculaire et athlétique particulière. J’ai commencé ma préparation spécifique à la mi-avril. Pour la première séance, je devais courir à 3min30s/km (17 km/h). Mon allure cible pour le marathon. Sur le premier kilomètre, j’ai couru à cette vitesse sans regarder la montre. C’était un signe très positif.

K : Cette prépa marathon a-t-elle joué un rôle dans votre record de France sur 10 km, le 16 juin dernier ?

C : Oui, elle m’a permis de libérer ma capacité à tenir un rythme de course plus longtemps. Grâce à ça, j’ai pu faire 31 min 20 s sur 10 km et battre le record de France (record qui tenait depuis 1994, ndlr). Avec mes facilités sur des allures de course rapides et l’augmentation du volume d’entrainement, j’ai pu maintenir ce rythme jusqu’à la fin. Sur la course, j’y suis allée la fleur au fusil. Puis j’ai été portée par le public de Langueux, qui était génial, et quand j’ai entendu les temps de passage à mi-course, je ne voulais pas gâcher ce que je venais de réaliser.

K : Avez-vous connu des moments difficiles pendant le marathon des Championnats d’Europe ?

C : Au 25e km, ça a attaqué et j’ai été totalement débordée, je ne savais pas que l’on était autant. J’ai vu tout ce monde me dépasser, et j’ai été prise par une angoisse qui est montée très rapidement. Comme le début d’un malaise vagal. C’est monté du ventre pour arriver dans la poitrine. Ça ne m’était jamais arrivée. Mais avant que le cœur s’emballe, je me suis mise dans ma bulle et j’ai commencé à penser aux moments positifs. Je faisais déjà cela en prépa, mais pour la douleur physique. C’était beaucoup plus difficile pour gérer une angoisse. Pendant 3 km, c’était comme si j’avais les yeux fermés, et je voyais mon fils. Toutes les images qui m’avaient aidées pendant la prépa, je les ai visualisées. Je me répétais des mots positifs aussi : patience, force, détermination, motivation, confiance… L’angoisse est redescendue, et je suis progressivement revenue à la place que j’occupais avant la crise d’angoisse. Mais c’est clair que pendant 10 minutes, j’ai du reprendre possession de moi-même.

K : Votre fin de course était épique…
C : Au 38e km, j’étais 5 m derrière la leader et c’était compliqué. J’ai entendu Samir crier « allez Clémence, tu peux le faire ! », et sa voix a déraillé. J’ai senti toute l’émotion qu’il avait, et je me suis décidée d’aller souffrir en prenant conscience que les autres souffraient aussi. Alors je l’ai recollé, et je ne l’ai plus lâché. Cette émotion que j’ai ressentie m’a permis de me dépasser. Mon plan de course était de suivre le train de tête, et de partir au 40e km si j’étais bien ou d’attendre les 195 derniers mètres.

K : Quand la championne d’Europe Volha Mazuronak rate son virage, que s’est-il passé dans votre tête ?

C : Je me suis remise à y croire ! Mais un marathon, c’est bien 42,195 km, pas 42. Cela se voit bien : au 42e j’étais devant, et à la fin je suis deuxième. Elle a tenté plusieurs attaques pendant la course, mais elles ont toutes été suivies. Au final, c’est elle qui a attendu les 200 derniers mètres, qu’elle a fini en 32 secondes. Moi je les ai fait en 38 secondes, ce qui était correct, mais ça n’a pas suffi. Quand elle est remontée à mon niveau, je commençais à avoir les jambes raides. Je me suis dit : « il ne faut pas que tu tombes avant la ligne ». Puis j’ai regardé l’écran et j’ai vu la Tchèque Eva Vrabcová-Nývltová (médaille de bronze, ndlr) arriver dernière moi, et je me suis dit : « il ne faut pas que tu te fasses doubler ! ». Je priais intérieurement pour qu’elle ne me dépasse pas. Elle a fini super vite aussi.

© Guillaume Depasse

K :Avez-vous senti une différence entre votre médaille d’argent sur 10000m en 2014 et votre médaille d’argent sur marathon cette année ?

C : L’engouement par rapport à ma performance n’est pas du tout le même. À l’époque, on me disait : « félicitations pour ta médaille, et pour tes commentaires ! » (Clémence Calvin assurait les commentaires du marathon sur France Télévisions en 2014, ndlr). Cette fois-ci, c’était bien plus fort, d’autant plus que c’était mon premier marathon. J’ai discuté avec des personnes qui ne sont pas des athlètes, et qui m’ont dit qu’ils ont regardé le marathon du début jusqu’à la fin ! Après le marathon, trois Français sont venus me féliciter et ont ajouté : « moi aussi j’ai fait un marathon ». Alors que sur 10000m, on ne disait jamais « moi aussi j’ai fait du 10000m ! » (rires).

K : Maintenant, comment envisagez-vous votre avenir sur marathon ?

C : On dit qu’il faut au moins 9 mois entre le premier et le deuxième marathon, donc au printemps 2019 probablement. Tu peux garder cet écart là jusqu’au 4e, puis réduire après. Mais j’ai envie de rester à deux par an pour continuer à jongler entre 10000 m et le marathon. Une prépa marathon, c’est très contraignant aussi. Je fais moins de séances hebdomadaires pour le marathon que pour le 10000 m (9 pour le marathon, 12 pour le 10000 m), mais il faut penser à tellement de choses supplémentaires sur marathon. Le ravitaillement, le changement d’équipement, faire des boucles qui ne soient pas trop monotones, apprivoiser l’environnement dans lequel tu es… C’est de la concentration, de la consommation d’énergie constante. Et en même temps, j’ai envie de profiter de mon fils. Donc je ne peux pas me permettre de trop multiplier les échéances. Les journées sont très occupées pendant une prépa marathon en tant que maman. J’ai cassé mon téléphone et je suis restée sans téléphone pendant un mois et demi, et ça ne m’a pas manqué ! Tu as tellement d’énergie à dépenser pour ton objectif final que tu ne peux pas te disperser. Et à cause de tout ça, ça me paraît compliquer de reproduire ce schéma trois fois par an.

 

 

Peu importent les règles, la raison ou le score, l’essentiel c’est de bouger.